En décédant dernièrement, Patrick Mc GOOHAN alias "le Prisonnier" est parti, emportant les secrets de son personnage : l'objet de sa démission, la véritable identité du Numéro 1, et ce n'est pas le dernier épisode qui nous délivrera les clefs du mystère, léguant ainsi aux fans un arrière goût d'inachevé...
Malgré de multiples projets, aucune ne fut apportée afin de nous éclairer ou remettre à jour le contexte si particulier de la Guerre froide (d'ailleurs le fallait-il ?) donnant au spectateur la liberté, car elle en est le sujet majeur, le soin d'imaginer une continuité adaptée aux circonstances, transférant l'oeuvre en un message intemporel et facilement transposable.
Il laisse à tout jamais son double errer dans les ruelles du Village. Lieu de représentation de la comédie humaine ou "société du spectacle", sur lequel se déplacent des pions numérotés (ce qui n'est pas sans nous rappeler des références à notre environnement quantique) aux rapports conditionnés et superficiels, convergents vers un seul objectif de vie, la pérennisation du Système... C'est une communauté internationale, un modèle parfait d'ordre du monde. Des esprits chagrins pourraient voir dans l'attribution au héros du N°6 un hommage à peine voilé au célèbre prisonnier de Spandau (Rudolf HESS) affublé du N°7, loin de nous cette pensée impie...
Les journées sont paisibles, animées de festivités et d'animations perpétuelles afin de procurer du bonheur pour tous, du pain et des jeux, un grand classique... Cependant sous la scène et les paillettes existe un monde underground de salles de contrôle, de caméras et d'indicateurs, une étrange police, les Rôdeurs, gros ballons blancs chargés de ramener à la raison les prétendants à l'évasion en les étouffant.
Une pièce en 3 actes :
1) La démission : le prisonnier a découvert un terrible secret scellant sa rupture avec le Système. Les informations qu'il détient sont également le gage de sa survie, car à quoi bon le "conserver" s'il n'est plus utile ou nuisible ? S'il lâche cela, tout le reste viendra, affirme le N°2
2) Le Village : le Système transporte le N°6 en un lieu paradisiaque afin de le faire avouer et subir une rééducation pour qu'il soit de nouveau "sociable".
3) La résistance : refusant de livrer les raisons de sa démission, il subit l'ensemble des techniques contraignantes et de manipulation : biomédicales, psychologiques : mise en accusation publique pour individualisme (ultime péché des sociétés bien-pensantes), fausse condamnation à mort, implication dans un projet d'assassinat pouvant déboucher sur des représailles (le dilemme résistance/terrorisme).
L'esprit de révolte * doit être cassé par l'organisation de fausses fuites (l'espoir), l'introduction de gardiens cachés, le plus souvent féminins (la tentation), le pouvoir par des élections "démocratiques", découlant sur un commandement de quelques minutes (l'orgueil). Les numéros deux se succèdent, se remplacent, meurent, disparaissant au fur et à mesure de leur échec, le numéro 6 résiste, s'adapte et ne plie pas, mais en contrepartie se voit privé "d'autonomie".
Sa stratégie passe d'abord par des tentatives d'évasion répondant à la forme naturelle de la peur, par un combat intérieur de subversion, et c'est là que la série présente un intérêt majeur avec le retournement des machinations contre leurs créateurs (tiens ça me fait penser à un certain Golem...), et la mise en place d'une véritable guérilla intellectuelle passant par :
Le sabotage : destruction de l'ordinnateur éducatif ôtant toute réflexion personnelle (piratage informatique), le harcèlement psychologique : destitution d'un numéro 2 par usure nerveuse (nervous break down...), l'entrisme : collaboration à une élection dite "démocratique" ** afin de dénoncer le contrôle médiatique dans l'épisode Liberté pour tous, dont les dialogues sont explicites :
" - N°6 : Où avez-vous trouvé cette bande de guignols ?
- N°2 : Ils étaient là quand je suis arrivé. Voulez-vous les questionner ?
- N°6 à l'assemblée : Qui représentez-vous ? Qui vous a élus ? Dans quel camp êtes-vous ?
- N°2 : Vous ne devez pas les questionner sur leur vie privée !
- N°6 : Quelle farce ! Cette Bastille du 20ème siècle qui a la prétention d'être une démocratie... de poche !...
Regardez-les ! Ces imbéciles qui ont subi un lavage de cerveau ! Pouvez-vous rire ? Pöuvez-vous pleurer ?... Dans votre crâne, il doit bien y avoir encore un reste de pensée ? Dans votre coeur, il doit bien y avoir encore un reste de désir de redevenir un être humain ? ".
Un regard religieux peut également être porté notamment dans l'épisode "Danse de mort" qui oppose l'antique dualisme polythéisme/monothéisme. Un carnaval est organisé, le N°2 devient Peter Pan. L'esprit se fait enfant : les fous et les enfants sont les plus proches des dieux !
Mais cette fête avec le retour des dieux et des morts cache un jugement pour une exécution après une parodie de procès devant un tribunal bidon (sacrifice humain pour apaiser les dieux ou tribunal de l'Inquisition ? ) dans un Village totalitaire, dont les gardiens portent l'insigne du poisson en référence aux premiers chrétiens.
Outre ses multipes allégories, le mérite de cette série couplée à d'autres références littéraires, nous laisse entrevoir le monde dont nous ne voulons pas, et contre lequel doit être hissé chaque jour le pavillon noir de l'insoumission.
Bonjour chez vous !
André CHANTELAUBE
* SCHELER fait remarque que l'esprit de révolte s'exprime difficilement dans les sociétés où les inégalités sont très grandes, ou au contraire dans celles où l'égalité est absolue.
**"- La meilleure critique de la démocratie est un entretien de cinq minutes avec un électeur moyen ". W. CHURCHILL